Tintin : Objectif Lune

1. Le projet d’ Hergé : Aller sur la Lune

Capture d’écran 2013-02-11 à 23.26.34Objectif Lune est la seizième bande dessinée d’ Hergé. Elle paraît à travers le journal Tintin du 30 mars 1950 au 30 décembre 1953, soit seize ans avant le premier pas de l’Homme sur l’astre des nuits. Dans cette œuvre, on observe un traitement littéraire mais aussi scientifique du voyage spatial. Ce n’est pas la première fois que Hergé traite de ce sujet, car dans Stratonef H22 des Aventures de Jo, Zette et Jocko, l’auteur y fait déjà allusion. Les personnages principaux présents sont : Tintin, Milou, le Capitaine Haddock, le Professeur Tournesol ainsi que Dupond et Dupont. L’action principale se déroule en Syldavie, un pays imaginaire inventé par Hergé, et plus précisément dans le centre de recherches atomiques de Sbrodj. Lors de la préparation des albums Objectif Lune et On a marché sur la Lune, Hergé avait à peu près tout lu sur l’espace et l’astronautique.Capture d’écran 2013-02-17 à 01.38.27

Les personnages aux caractères et personnalités différentes apportent des rebondissements intéressants ainsi qu’un côté humoristique très varié. Tintin, célèbre reporter, intelligent sportif et courageux ; Haddock, ancien capitaine de navire et meilleur ami de Tintin, impulsif, colérique et bourru, il reste néanmoins sensible et généreux ; Milou, le chien de Tintin, qui apporte souvent des répliques drôles ou explicatives, semble être une sorte de licence poétique de l’auteur renvoyant à l’indivisibilité du duo ; le Professeur Tournesol, un savant et inventeur de renommé international, il est aimable, rêveur et quelque fois irritable, de plus, sa surdité apporte un aspect comique lors des dialogues entre lui et le Capitaine Haddock, qui ne supporte pas l’incompréhension de ce dernier.

Capture d’écran 2013-02-17 à 01.37.27

Mais également l’apparition de Wolff, assistant et admirateur de Tournesol, mais plié, à cause de dettes de jeux, à donner des informations secrètes à une puissance inconnue. Hergé laisse le lecteur prendre parti, en effet ce personnage n’est ni bon ni mauvais contrairement aux personnages classiques des aventures précédentes.

À son époque, le voyage spatial, bien que proche du réel, tient encore du rêve. Hergé traite cette notion dans son œuvre, un voyage spatial que les personnages au début de l’histoire ne conçoivent pas. La réaction de Haddock, lorsque le professeur Tournesol leur explique ce qu’il attend de Tintin et lui, en est la preuve. En effet, le capitaine est hilare, et ne se remet pas de la nouvelle que vient de lui annoncer Tournesol, et pense encore une fois à une idée farfelue de ce savant perturbé. Mais quand Tournesol reprend la parole avec un ton tout à fait sérieux, Tintin et le Capitaine n’en reviennent pas, tellement l’idée du professeur paraît irréelle. Les personnages sont sous le choc et ne peuvent croire à un tel projet. Quand, le lendemain matin, le scientifique leur fait visiter l’usine et leur explique étape par étape le mécanisme de la fusée ainsi que ses moyens de propulsions, Tintin et Haddock sont fascinés. Ces trois réactions successives : d’abord la surprise, puis l’étonnement et enfin la fascination renvoie à un voyage inconcevable qui ne tient pas du réel mais du rêve.milou-vol-714-pour-sydney

Pour rendre l’histoire intéressante et toujours agréable à lire pour tous, malgré les nombreuses données et explications scientifiques, Hergé utilise un scénario et une intrigue qui passionne le lecteur. En effet, en plus de la conception de la fusée et de son lancement, on remarque une intrigue policière fidèle aux aventures de Tintin. Le héros doit faire face à une puissance secrète qui ne cesse de renouveler les tentatives d’intrusions et d’espionnage pour obtenir des informations sur la mission spatial. Ce concept d’histoire en parallèle, d’un côté le point de vu de l’équipe chargé des recherches, comprenant les héros principaux. Et de l’autre, le point de vue de cette puissance omniprésente, aidée d’une source présente dans l’équipe de recherche, collecte des informations et suit le déroulement de l’opération qui crée un suspense intéressant qui accroche le lecteur. Le suspense est à son comble durant toute l’histoire, le lecteur veut savoir si l’opération va être un succès, si cette puissance inconnue va nuire au bon déroulement de cette dernière et comment Tintin et ses amis vont vivre le voyage. La fin du premier tome en est une preuve concrète, Hergé finit son histoire sur le silence des passagers de la fusée, évanouis, avec une phrase ouvrant sur le tome suivant, pleine de questions sur le futur des héros.

Capture d’écran 2013-02-17 à 01.32.09

L’aspect humoristique prend une part importante de l’histoire, comme dans chaque aventure de Tintin. Hergé s’en sert, par exemple pour rendre les explications scientifiques du professeur Tournesol et de son assistant moins pesantes sur le récit. On remarque un comique de situation très présent. En effet, Haddock est souvent maltraité par sa maladresse et se retrouve toujours dans des situations incroyables. Hergé joue également sur un nouvel aspect de ce tome : la surdité du professeur Tournesol. Cette surdité va jouer des tours au Capitaine, créant ainsi des dialogues … de sourds. Haddock, très irritable se met vite en colère et n’hésite pas à utiliser son vocabulaire familier très riche pour insulter le professeur. La présence des frères Dupont et Dupond renvoie directement au comique. En effet, ces deux frères, policiers mais froussards et parfois idiots enrichis ces situations comiques, déjà nombreuses.

sbrodj12

Comme dans toute œuvre du 9ème art, la Bande Dessinée, l’iconographie est une part de l’histoire non négligeable. Fier de ses connaissances scientifiques, Hergé met en valeur cet aspect, en accordant à tout ce qui se raccorde aux recherches et à la fusée, une iconographie qui les place sur un piédestal. Pour commencer, Hergé représente la pile atomique sur toute sa longueur, en utilisant les trois quarts de la page. Puis, à la page suivante, la fusée test X-FLR 6, est également représentée dans toute sa longueur prenant une place conséquente dans la page. Hergé utilise des plus grandes cases que les cases moyennes lors du lancement de la fusée test et consacre une page entière au plan de sa fusée, ainsi qu’une autre page complète pour représenter la véritable fusée avec ses rampes de lancement et les centaines de techniciens à l’œuvre pour la préparer. Enfin, une bonne partie du lancement est représentée dans de grandes cases, permettant au lecteur d’admirer les dessins du paysage, avec en arrière plan la Terre qui petit à petit rétrécit.

Capture d’écran 2013-02-11 à 23.33.16

2. Vision futuriste

Dans cet album consacré à la conquête de l’espace, les surprises abondent : un cours sur les moteurs à réaction, l’exactitude rigoureuse du plan de vol et de la trajectoire lunaire. On rappelle qu’Hergé a publié Objectif Lune en 1953, soit seize ans avant les vols habités Apollo. Hergé n’a pas été un visionnaire à l’image d’un Jules Verne, dont les écrits ont prolongé la science, mais il a eu un talent remarquable : celui de retranscrire et de représenter en bande dessinée des notes scientifiques extrêmement complexes. On peut quand même avouer qu’après Objectif lune et sa suite On a marché sur la Lune, les premiers pas d’Armstrong sur le sol lunaire, ou les images d’astronautes flottant en apesanteur dans leur vaisseau spatial ont produit une impression de « déjà vu » sur un bon nombre de téléspectateurs. On peut dire qu’il y a un fort pouvoir de la fiction par rapport à la réalité. 
Les exigences d’un projet d’une telle envergure, les préparatifs, le rôle de chacun des scientifiques, le vol d’essai de la fusée X-FLR 6 détournée par une puissance ennemie, rien n’a été laissé au hasard par Hergé. Comme la propulsion de la fusée, le fonctionnement d’un réacteur nucléaire et la production de plutonium font l’objet d’un exposé détaillé du professeur Wolff, lors d’une visite guidée.

Dans ce récit, la plus grande réussite d’Hergé est bien d’avoir su montrer l’aspect humain de la conquête spatiale bien avant sa réalisation. L’angoisse au départ, le dialogue avec la Terre, les préparatifs de l’alunissage et l’émotion provoquée par les premiers pas sur la Lune, la joie des techniciens restés sur terre, tout cela Hergé a su le rendre de telle façon qu’à la lecture on a l’impression de vivre ce qu’ont vécu les véritables protagonistes d’Apollo XI. Dans la mémoire de cette matinée du 21 juillet 1969, les pas de Tintin et ceux d’Armstrong se superposent et se mêlent à jamais.

Les solutions retenues par la NASA ne sont pas celles choisies par Hergé mais l’informatique a connu un développement imprévu et impensable dans les années cinquante. Grâce à son souci maniaque du détail et du réalisme l’ensemble de l’histoire demeure cependant non seulement cohérent mais crédible. Si, aujourd’hui, les scaphandres lunaires rigides, à la « Bibendum » nous semblent un tantinet kitsch, il faut reconnaître qu’Hergé était un merveilleux conteur

Même si Hergé a beaucoup anticipé le voyage lunaire, il y a des différences fondamentales avec le futur véritable voyage historique d’Apollo XI dont voici quelques exemples :

  • Le schéma du vol

Capture d’écran 2013-02-10 à 23.41.59La fusée du professeur Tournesol décolle de la Terre, ne se divise pas en étages, part directement vers la Lune, effectue une manoeuvre de retournement et se pose sur la Lune.

Concernant les fusées actuelles, le souci principal d’un vol spatial étant le poids, la fusée est donc à étages. Les étages se détachent au fur et à mesure que la fusée monte, perdant du poids et donc gagnant de la vitesse. Apollo se déplace d’abord en orbite terrestre afin de vérifier les paramètres puis entame le voyage vers la Lune, extrait le Module Lunaire du 3e étage de la fusée, et se satellise autour de la Lune. Le Module Lunaire se pose avec 2 astronautes laissant le Module de Service seul autour de la Lune avec le 3e homme de l’équipage.

  • Le mode de propulsion

Pour le décollage de la Terre et l’arrivée sur la Lune, Tournesol a choisi un réacteur fonctionnant à l’acide azotique et aniline. Pour le trajet Terre-Lune, la fusée est propulsée par un moteur nucléaire (carburant: plutonium)

La Saturn V Apollo utilisait du RP1 ( kérozène ultra raffiné), oxygène et hydrogène liquides. Il est à noter que des expériences scientifiques faites par Apollo XII, XIII, XIV, XV, XVI et XVII utilisaient du plutonium 238 afin de les alimenter en électricité.

  • La durée du voyage

Dans Objectif Lune, la fusée ne met que 4 heures pour atteindre la Lune ! Et la Terre annonce aux astronautes que la vitesse est de 45km/sec ! Alors que 3 jours sont réellement nécessaires pour parcourir la distance Terre-Lune. La vitesse maximum atteinte par le vaisseau Apollo est de 40000 km/heure soit 11km/sec !

  • Le moteur atomique, une réalité !Capture d’écran 2013-02-11 à 23.40.18

La fusée qui emmène Tintin sur la Lune fonctionne grâce au moteur atomique, c’est-à-dire un moteur qui fonctionne sur base de réaction nucléaire (cela sera expliquer plus loin), découvert par le professeur Tournesol. Pour solutionner le problème des  radiations dangereuses dues au moteur atomique, Tournesol imagine un moteur auxiliaire qui fonctionne au départ et à l’arrivée. Le moteur atomique n’a pas été retenu dans la réalité car considéré comme trop dangereux et complexe, et d’autres moyens se sont avérés suffisants pour propulser les fusées actuelles vers l’espace. Cependant, des projets de vols habités vers Mars envisagent actuellement la propulsion nucléaire, car elle permet à la fusée d’atteindre des vitesses bien plus importantes. L’avenir nous dira si le projet de Tournesol deviendra réalité !

Hergé a compris qu’il devait enraciner son récit dans la réalité.

Hergé rend merveilleusement bien l’émotion du départ de la fusée. Toute personne ayant eu l’occasion de vivre un tel moment dans les coulisses d’un lancement se replonge dans l’ambiance d’Objectif Lune; c’est toujours d’actualité avec les navettes spatiales. S’approcher de l’aire de lancement de nuit, avec la vision de la navette étincelante sous les projecteurs sur sa rampe de lancement procure une émotion inoubliable qui rappelle celle ressentie par Tintin et le Capitaine en page 56 d’Objectif Lune : « c’est féerique » s’émerveille Tintin

Capture d’écran 2013-02-11 à 23.33.16

Capture d’écran 2013-02-12 à 00.10.12

La fusée de Tintin décolle de nuit. Apollo XI s’était élancé dans la lumière du matin, à 9h32′. Seul Apollo XVII avait eu droit à un décollage nocturne, en 1972. Tournesol appuie sur le boulot de décollage de la page 59 afin d’inciter le lecteur à vite la tourner, pris dans le suspense insoutenable.

fusée-spatiale                                  Capture d’écran 2013-02-12 à 00.22.50                  ←Fusée spatiale Saturn V et Le fusée d’ Hergé

 

Dans la réalité, la séquence de décollage et la mise à feu des moteurs est entièrement automatique. Au début, Tintin et le Capitaine Haddock résistent à l’effet de l’accélération tandis que Wolf et le professeur Tournesol s’évanouissent en premier… Les astronautes soumis à de telles accélérations ont du mal à bouger, le tableau de bord vibre, rendant presque impossible la lecture des informations sur les ordinateurs.

On peut dire que Hergé est un génie dans le récit de l’aventure lunaire lui-même.

3. La fusée d’ Hergé

Cent ans après le roman de Jules Verne, Hergé nous propose une nouvelle idée pour le voyage lunaire. Contrairement à l’idée de Verne d’envoyer un boulet de canon, Hergé grâce à l’évolution des connaissances scientifiques sur l’astronautique, propose d’envoyer une fusée à propulsion nucléaire qui serait le moyen de voyager jusqu’à la Lune.

hommage-a-josette-baujot-la-coloriste-de-tintin-01

Hergé accorde un grand intérêt pour l’aspect scientifique de ce voyage vers la Lune. Avec l’aide des travaux de scientifique tels que : Alexandre Ananoff, auteur du célèbre livre L’Astronautique (1950) (dont la couverture apparaît discrètement sur la couverture du journal de Tintin du 11 mai 1950). Bernard Heuvelmans, ami zoologue de l’auteur, l’aidera à déchiffrer le livre d’Ananoff ainsi que des recherches de Wernher Von Braun, ingénieur allemand passionné de fusées, depuis sa lecture de De la Terre à la Lune alors qu’il n’avait que 11 ans. Il est le principal fondateur de la NASA. Et enfin Hermann Oberth, physicien allemand spécialiste de l’astronautique.

Grâce à ces recherches, Hergé permet une approche du voyage très réaliste. En témoigne pour commencer, la station de recherche syldave, qui ressemble fortement à celle d’Oak Ridge aux Etats-Unis.

  • Moyen de propulsion

Comme l’explique le professeur Tournesol au moment où il montre la fusée à Tintin et au capitaine Haddock, la X-FLR6 est une fusée à propulsion nucléaire. En effet, d’après lui, c’est la première fusée possédant un moteur nucléaire qu’il a fait lui même. C’est-à-dire qu’il utiliserait la destruction des noyaux des atomes de plutonium lourd en noyaux de plutonium légers, ce phénomène est appelé fission atomique.

Ce moteur nucléaire aura pour rôle de créer une poussée dans l’espace afin d’atteindre la lune plus rapidement grâce à l’énergie colossale que libère la fission du plutonium. La fission nucléaire libère aussi une chaleur excessive qui ferait fondre la plupart des matières dont celle du moteur lui-même. Cependant le professeur Tournesol dit avoir inventé un produit à base de silicone possédant une température de fusion très élevée et ainsi capable de résister à des chaleurs extrêmes.

Ce n’est pas étonnant que Hergé ait choisi le plutonium comme atome, car le plutonium est un métal lourd fissible par des neutrons thermiques. De plus, lors de cette fission, l’énergie relâchée est colossale et crée une poussée suffisante pour se déplacer dans l’espace mais détruit l’environnement aux alentours de l’explosion. C’est pourquoi, le professeur tournesol explique qu’au décollage, la X-FLR6 n’utilisera pas le moteur nucléaire, car il causerait des dommages au terrain trop important, mais un simple moteur fonctionnant grâce au mélange acide azotique (=acide nitrique) et aniline. Ce genre de moteur de propulsion n’existe pas en réalité car l’aniline mélangée avec de l’acide nitrique ne sert qu’à l’identification de certains champignons et en aucun cas comme un carburant… Mais la conception d’un tel moteur prendrait trop de temps. Alors que des ergols comme l’oxygène ou l’hydrogène sont suffisants pour propulser une fusée.

Pour comparer, la NASA se servait de kérosène ultra raffiné. Mais les missions Apollo 12 à 17 se servaient de plutonium pour leur alimentation en électricité. Les fusées Saturne V du programme Apollo fonctionnaient avec des propulseurs aux ergols liquides : hydrogène liquide et oxygène liquide.

  • Principe action réaction

Pour le moyen de propulsion, Hergé présente la technique de propulsion classique des fusées.

Capture d’écran 2013-02-17 à 02.09.21La combustion a lieu au niveau de la tuyère. Les gaz relâchés en grandes quantités pendant celle-ci exercent une poussée. Cette poussée est caractérisée et définie par la troisième loi de newton sur le principe d’action réaction qui dit que tout corps A exerçant une force sur un corps B reçoit la force inverse venant du corps B. Ici le corps A représente les gaz émient lors de la combustion et le corps B les éléments présents dans l’espace. C’est la Force inverse FB/A qui permet à la fusée de se déplacer dans l’espace. En effet, cette force est exercée sur les gaz, qui poussent eux même sur la tuyère de la fusée.

fusee

La fusée est le seul objet à pouvoir se propulser dans le vide cosmique.MPtMat_D01

Malgré ces détails précis, quelques erreurs sont à déplorer, comme l’absence d’un moteur dans le sens opposé lors de la manœuvre de retournement, le manque de nuages dans le ciel terrestre, ainsi que la vitesse du voyage fortement supérieure à celle de la véritable mission Apollo, 4 heures pour atteindre la Lune dans Tintin, soit 45km/s contre 3 jours pour la mission américaine, à la vitesse moyenne de 11km/s.

Publicités